"Who will", demande la première chanson : une question qui risque de ne plus se poser longtemps, si l'on en croit les très attachantes qualités d'écriture que montre ce jeune New-Yorkais d'à peine 22 ans sur son deuxième disque.
"No wonder" jouit à la fois de la solidité d'une écriture classique et d'une fraîcheur juvénile irrésistible - du rock qui a le rose aux joues et une tête bien pleine. On a l'impression que Will Stratton fait encore ses classes : les influences sont encore visibles mais ne parasitent pas les compositions. Will cite sur sa page Myspace des valeurs sûres (Alex Chilton, John Fahey... Claude Debussy !), mais au premier abord on entend plutôt des contemporains : Matt Ward par exemple sur "The past always run faster", avec ce jeu de guitare moitié en picking moitié rythmique ; ou encore Iron & Wine (le jeu sur les cordes basses de "Judas"). Will Stratton se tient à la place qu'occupait pour nous Nada Surf il y a quelques années (son chant, un peu traînant, est justement proche de celui de Matthew Caws), avec une mélancolie adolescente qui se transforme sous nos yeux en son équivalent adulte : un état qui ne dure pas longtemps, alors profitons au maximum de ce que Will Statton nous offre maintenant.
Tout au long de ces 14 titres sans faiblesses autres que celles des sentiments, Stratton balaie avec subtilité tout le spectre pop-folk-rock typique du "songwriter" américain. "Who will" épate d'entrée de jeu, en faisant preuve d'une ferveur fragile tout à fait en accord avec son titre en forme de prière. La rythmique y est très réminiscente de "Pink moon" de Nick Drake, sans que cette comparaison ne passe au premier plan, ce qui est bon signe. Ce titre d'une très grande délicatesse introduit parfaitement le reste du disque, d'abord d'une gravité toute juvénile, avec la sobriété du dialogue guitare-violoncelle et la trompette lointaine de "For Franny Glass" (RIP J.D. Salinger !) ou "For no one". A noter, la participation de Essie Jain aux choeurs. L'autre veine de "No wonder" est d'une tenue et d'une rigueur toutes new-yorkaises : "Nineteen", "You're a real thing", "It's okay if you want to" ont des lignes de guitares électriques droites comme des avenues interminables qui s'entrecroisent à angle droit. "If only" vire carrément power-pop. Stratton se livre avec le même bonheur à des exercices moins étiquetables : un blues diffus sur "No wonder" où la voix redouble le picking d'une guitare électrique légèrement acide ; "Robin & Marian" actualise la légende de Robin des Bois en faisant la chronique d'un jeune couple dans la galère. Il ne faudrait pas grand-chose pour que cette longue chanson patine mais non, cela tient jusqu'au bout. Will Stratton s'autorise une petite coquetterie sur "New Jersey", un finale au piano au son approximatif (du souffle, sans doute une démo posée là).
"No wonder" est tout entier dans un petit état de grâce. Pop-rock ou folk, aussi bon en picking acoustique qu'électrique ("Your California sky") : on aime le côté ligne claire et franc du collier de la musique de Will Stratton. Certaines compositions datent d'il y a plus de deux ans - une éternité à un si jeune âge ! Ce blondinet sème ses chansons délicates avec l'air de ne pas y penser, comme un Petit Poucet de New-York dont on se plaît à suivre la piste. Pourvu qu'elle soit longue !