| | | par Francois Branchon le 08/03/2000
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| En 1968, Tim Buckley enregistre son chef d'œuvre le plus abouti, l'immortel "Happy sad". Transition entre "Tim Buckley" et "Goodbye and hello", ses deux premiers albums de "chansons", mais déjà vibrant de petits soubresauts convulsifs ("Pleasant street" par exemple) et "Lorca" et "Blue afternoon", où les structures comme la voix et les mélodies volent en éclats, "Happy sad" est l'équilibre absolu et parfait entre l'évidence de belles mélodies ("Buzzin' fly" !!!) et l'exaltation du chanteur habité, possédé par son art.
Depuis la nuit des temps, les sept morceaux de "Happy sad" se sont, à force de dizaines, de centaines d'écoutes, figés dans leur ordre inaltérable, l'un appelant l'autre, l'autre répondant à l'un, faisant de l'album un "tout" immuable. Et voici que les sorciers de Rhino, partis fouiller sous les robes de madame Warner à Los Angeles, découvrent l'intégralité des séances d'enregistrement et entreprennent de publier les chutes sur leur tout nouveau label internet "Hand made".
Palsembleu ! Annoncé sans précaution ni assistance psychologique, le choc est violent, dangereux pour le cœur : il existait donc des "inédits" de "Happy sad" et on n'en savait rien !?!... Mais, c'est encore mieux que cela ! Car plus qu'une collection de laissés pour compte ou de brouillons, cet album est la retranscription précise de trois sessions de 1968, lieu unique où Tim Buckley, en compagnie de son plus fidèle musicien, le guitariste Lee Underwood, va mûrir sa musique et amorcer sa transition vers l'avant-garde. Le titre de "Works in progress" donné à l'album est le nom qui convient exactement puisque - et c'est la révélation de ces sessions - de nombreux morceaux sont nés à cette occasion, ont connu leur première ébauche, paraissant ensuite au fil des albums "Happy sad" ("Sing a song for you", "Dream letter"), "Blue afternoon" ("Happy time", "Chase your blues away"), "Starsailor" ("Song to the siren") ou quelquefois restèrent exclusivement des œuvres de concert ("Hi Lily hi lo" et le thème folk "Wayfaring stranger" sur le live à Londres "Dream letter").
"Works in progress" s'applique aussi à la genèse de deux morceaux en particulier. "Buzzin' fly" d'abord, préféré entre tous de Tim, celui pour lequel il inventa sa mélodie la plus pure et la plus belle des façons de parler d'un amour naissant. Deux versions différentes sont ici offertes, montrant la perfection et l'harmonie de l'entente entre Buckley et Underwood, clé de voûte du charme du morceau. L'une, plus lente, en trio avec le contrebassiste Jimmy Bond et avec un Lee Underwood plus feutré et plus rentré, l'autre avec la formation définitive de "Happy sad" (David Friedman au vibraphone, John Miller à la basse électrique, Carter C. C. Collins aux congas (un nom fait pour l'instrument !) et Lee Underwood léger, presque acoustique mais proche des notes étincelantes caractéristiques de la version finale. La chanson "Danang" puis les trois versions de "Ashbury park", sont les premières moutures de "Love from room 109" un des piliers de "Happy sad". Elles montrent le pas à pas quasi dramatique de l'évolution de Tim Buckley, la mélodie émergente et les paroles encore flottantes. "The father song" est un réel inédit, enregistré pour la BO du film "Changes" de Hall Bartlett mais abandonné en cours de route, "The fiddler" est la version instrumentale de "Phantasmagoria in two" de l'album "Goodbye and hello".
Cette réédition unique révèle la passion d'un musicien pour ses chansons et son désir de les laisser mûrir. Beaucoup auraient publié immédiatement ces œuvres (cf son ex-femme avec les bandes du fils !), pas lui, tant qu'il estimait ne pas y avoir mis le meilleur de lui-même. Leur majorité s'est trouvée publiée dans "Happy sad", qui justifie une nouvelle fois son statut de "meilleur album" de Tim Buckley. Lee Underwood, son fidèle magique guitariste permettra que soit repris son message de fin du très riche livret qu'il a rédigé pour ce Cd : "Bye-bye Starsailor, and for ever and ever Hello." |
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