Combien sommes-nous au juste à se soucier des Apartments ? Quelques centaines ? Je ne suis pas le premier à dégainer mon papier sur "No song no spell no madrigal" - tout ce que j'ai pu lire sous la plume des autres est d'une grande justesse et d'une grande sensibilité. Quant à la note rattachée à cette chronique, elle ne peut être que maximale : le temps fera son office de mise à distance, de réévaluation critique. Pour l'instant, ce sont d'autres artistes qui s'imposent à moi au moment de rédiger ma chronique ; Barbara, avec sa chanson "Septembre (Quel joli temps)" (sur "Le mal de vivre", 1964) ; Louis Aragon et son poème "Il n'y a pas d'amour heureux" (1943, chanté par Georges Brassens, Françoise Hardy… Nina Simone) me semblent suffire et taper dans le mille.
[…] Quel joli temps pour se dire au revoir Quel joli soir pour jouer ses vingt ans Sur la fumée des cigarettes, L'amour s'en va, mon coeur s'arrête Quel joli temps pour se dire au revoir Quel joli soir pour jouer ses vingt ans
Les fleurs portent déjà les couleurs de septembre Et l'on entend, de loin, s'annoncer les bateaux Beau temps pour un chagrin que ce temps couleur d'ombre Je reste sur le quai, mon amour. A bientôt. […]
Barbara, "Septembre (Quel joli temps)", 1964
"No song no spell no madrigal" met un terme à une longue période de silence discographique, rompue par de belles retrouvailles (d'abord sur scène en 2009, puis avec un single et le EP "Seven songs" en 2012). Il y a derrière ce nouveau disque des Apartments plus d'enjeux qu'à l'ordinaire ; avec Peter Walsh on est dans le registre des promesses données… et tenues.
Même s'il n'y paraît pas à première vue, "No song no spell no madrigal" reprend les choses où la semi-rupture électronique de "Apart" les avait laissées en 1997. La chanson en ouverture et qui donne son titre au disque est une sorte de motif répété en boucle, sans couplet ni refrain (no song ?), avec une section rythmique bien présente – batterie mate, basse ronde (comme sur "The house that we once lived in", un son marqué par "Histoire de Melody Nelson" de Serge Gainsbourg, 1971 : une référence pour le francophile Peter). Cette entrée en matière figure le ressassement, voire l'enfermement (la fatalité), mais surtout le retour sur soi : une écriture tournée vers l'intérieur et qui creuse en profondeur, jusqu'à faire jaillir un liquide noir, épais, qui recouvre le trop romantique tapis de neige qui illustre la photo de couverture.
"No song…" est en apparence lumineux, voire pop et léger (à la limite de l'inconsistance sur "Black Ribbons"). Cependant les contrastes sont forts comme dans un film en noir et blanc : si l'on met bout à bout la dernière phrase de chaque chanson (la bien nommée "chute"), on en obtient une terrible neuvième. Ultime élégance. C'est aussi le disque le plus littéral, sans détour, de Peter Walsh ; il y est question des souvenirs et des blessures que laisse le temps qui passe, de la perte des êtres chers – celle de son fils Riley, cause d'un long voyage dans un "goodbye train" qui, pour nous du moins, prend fin aujourd'hui. Depuis le nom du label que Walsh a récemment créé (Riley Records) jusqu'aux notes de pochette en passant par les textes, tout est d'une grande clarté et ne laisse aucun doute sur l'entreprise du disque : on peut donc évoquer clairement ce que le respect et la pudeur nous faisaient suggérer dans d'autres chroniques (celle de "Drift"). Les deux chansons aux extrémités de chaque "face", "Twenty one" et "Swap places" sont à la première personne et portent tout le poids de cette épreuve ; sans aucun artifice pour surligner le propos, elles provoquent chez l'auditeur un sentiment réconfortant de reconnaissance, de partage d'une expérience humaine. On peut ici parler de dignité.
"No song no spell no madrigal" ajoute un nouveau chapitre à une discographie sans failles - à part celles de son auteur : on sent poindre la fatigue, une écriture moins fluide, on devine une gestation difficile. Peter Walsh ne triche pas. "I'm with you till the end, sweetheart".
Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, Ni sa faiblesse, ni son coeur, et, quand il croit Ouvrir ses bras, son ombre est celle d'une croix, Et, quand il veut serrer son bonheur, il le broie, Sa vie est un étrange et douloureux divorce, Il n'y a pas d'amour heureux
[…]
Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard, Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson, Ce qu'il faut de regret pour payer un frisson, Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson, Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare, Il n'y a pas d'amour heureux. Louis Aragon, "Il n'y a pas d'amour heureux", 1943