Whatever they say I'm a princess

Pollyanna

par Jérôme Florio le 17/09/2004

Note: 8.0    

Entrer chez Pollyanna n'est pas difficile : appuyez sur la sonnette, les harmoniques qui ouvrent "Whatever they say I'm a princess" avertiront Isabelle Casier et son colocataire multi-instrumentiste David Lopez qu'ils ont de la visite.

Il ne faut pas compter sur les chansons d'Isabelle pour faire le premier pas, définitivement réticentes à se la jouer star de la soirée, préférant regarder la vie depuis les fenêtres de la chambre ("Song for a room", dont le titre rappelle aussi bien Leonard Cohen que le désarmant "In my room" des Beach Boys). On se pense en terrain familier : cet intérieur on a l'impression de le connaître, cette mer en couverture on l'a déjà imaginée sous la bruine et la grisaille anglaise, léchant les pontons de la station balnéaire où Ben Watt et Tracey Thorn jouaient leur folk hors-saison. Et cette mélancolie lettrée, apprise dans les disques ou les livres : "Pollyanna" est le titre d'un roman destiné à l'éducation des petites filles américaines - après tout, il y a bien un groupe qui s'appelle "Belle & Sebastian".

Mais derrière la joliesse de ces pages écrites d'une acoustique ronde et appliquée, des cahiers entiers recouverts de ratures. "I should have known for the iron behind the velvet of your skin" : méfiance, c'est une personnalité déterminée, presque inflexible, qui s'affirme avec une mise à distance mordante. La Pollyanna des romans perd sa naïveté, ironise sur les "Romeos", se compte parmi les esseulés, les "Frankenstein" qui peinent à composer avec le monde. Comme quelques catherinettes anglo-saxonnes (Caroline Crawley de Shelleyan Orphan, Josephine Foster de The Children's Hour), la voix d'Isabelle Casier n'est pas seulement "jolie", elle renseigne directement sur l'état émotionnel de sa propriétaire, sans autre intermédiaire. On a parfois le sentiment qu'elle s'accommode mal de son corps : parfois trop peu vêtue ("The narrow door", "Romeos") ou au contraire portant avec une grande simplicité de trait des parties de violoncelle ("You hold the world in your hands"), des arpèges de guitare et de charango (instrument sud-américain qui ressemble à une guitare miniature).

L'éducation de Pollyanna a foiré quelque part. "Matador", "Untitled", "Across the river" sont moins bien élevées et s'emballent sèchement, les gestes sont plus nerveux, David Lopez épaule avec sa batterie la voix qui ose sortir un peu de ses rails. On envoie balader les patins pour rayer le parquet. Isabelle Casier se raccroche à des filiations, réelles ou fantasmées, avec un père mort à la guerre - la Seconde ("In my pocket") -, ou un autre qui a des dents en fil de fer barbelé ("Iron man") ; dans les rapports à autrui qui débordent d'amertume, ça aide à se forger une carapace d'occasion, à tenir une ligne de conduite.

Aux antipodes des productions françaises coffre-forts, nul besoin de code pour accéder au cœur des chansons de "Whatever they say I'm a princess". Un premier disque qui sonne vraiment comme une première fois, cela devient plutôt rare : réservé, un peu gauche, mais discrètement plein de convictions, c'est dans cet entre-deux porteur de possibles que l'on parvient à se reconnaître.