Trompe l'

Malajube

par Elhadi Bensalem le 04/07/2007

Note: 9.0    

On se pose souvent la question ultime, la langue française : rock ? pas rock ? mieux…: exportable ? Il y a ceux qui se la posent (la question), ceux qui choisissent l'anglais (aussi vite qu'on dévale une piste noire, en général sur le cul), et ceux qui sans tiquer se réapproprient le français, l'éclatent, le malmènent et le font briller. Mais rares ceux qui parviennent à additionner ces impératifs. C’est l’option qu’ont choisi les cinq Canadiens de Malajube, qui ont assez souvent répété que le français était pour eux naturel, désintéressé et accessoirement, leur langue.

Succès retentissant au Canada, tournée étatsunienne marathon, un petit nom en Scandinavie, l'Europe sillonnée de long en large, bientôt le Japon. Pendant que beaucoup tentent de maquiller une francophonie inavouable avec un anglais de parking inintéressant, d'autres réalisent donc tout ce dont ils rêvent, en français.

"Trompe l'œil", leur deuxième album, a été enregistré simplement et avec convivialité, comme on ne le fait plus dans les hautes sphères des majors. Ici point de studios impersonnels et de personnels austères. D'abord les sessions batteries, durant tout le mois d'octobre 2005 à Montréal, aux Studio Breakglass, propriété de Jace Lasek leader des excellents Besnard Lakes. Studio qui devait être en travaux puisque le batteur Francis Mineau s'y est parait-il gelé les miches en enregistrant dare dare ses parties. La peine est récompensée car le son unique et tout en profondeur de l’album est en grande partie dû à sa batterie, centrale, et qui rayonne d’une réverb caractéristique. Deuxième phase, l'enregistrement au studio Beat Box jusqu'à la fin décembre, lieu de résidence de Ryan Battistuzzi, le Phil Spector local, qui enregistre le tout et met la main à la patte sur certaines compositions (une guitare par ci, une lapsteel par là). Ici en revanche, la chaleur humaine, la franche camaraderie et l'excitation créatrice se traduisent par une orgie d'overdubs et il faudra vite freiner la fougue, certaines chansons frôlant la centaine. Bonjour le mixage, merci Protools. Mais le résultat est à la hauteur. On se retrouve avec une sorte de fourre-tout au son incroyablement dense qui aurait fait chialer dans son lit le cinglé Joe Meek. Les sifflements caractéristiques d'une trop grande surcharge sonore sont omniprésents sur les passages turbulents et donnent un charme tout analogique au disque.

"Le crabe", chanson coup de poing par son riff central, comme si Paul McCartney et ses Wings s'étaient joué "Live or let die" à la Guns & Roses, truffée de mini ponts à la 12-cordes, amenant le refrain, jusqu'à atteindre des sommets émotionnels, pendant qu'un xylophone balle de ping pong percute les parois de l'espace sonore. Parallèlement à ces considérations tragi-mélodiques, le groupe évoque souvent une sorte de verve sixties, franche et joyeuse, jamais simulée, et ravive dans un magma informe tout ce que, au hasard, les Beach Boys et les Beatles ont apporté au genre pop, le maniérisme pointilliste en moins, les coups de boutoirs en plus, de l'ultra mélodique intro "Jus de canneberge" aux chœurs de "Montréal -40°". "Pâte Filo" fausse ballade en forme de grand huit, joue insidieusement avec les émotions et si la chanson parle en réalité de fissure anale, bien heureusement quelqu'un a eu le bon sens d'inventer la mise en abîme car tout l'album est en réalité une succession de doléances hypocondriaques. "La monogamie" introduite par une charmante introduction acoustique, flirte avec le rock progressif et s'achève dans un tourbillon surréaliste de dégustation de confettis et de dépit amoureux. La version vinyle rend facilement compte que "Trompe l'œil" est - comme son nom l'indiquerait presque - une sorte de yin & de yang. Une face hédoniste et colorée non dénuée d'un certain sens tragique, une face flippée et sombre où la tendresse ne manque pas. "Fille à plumes" qui ouvre l'aval du disque, à l'intro en équivalent musical d'une scierie en flux tendu, nous projette dans une transe indus dont seuls les Young Gods ont le secret. Les paroles sont souvent incompréhensibles, noyées dans la fonte lourde. Des chants pré-apocalypse se répondent en stéréo dans "Casse-cou" (marque de fabrique du guitariste/chanteur Julien Mineau) et la fin de l'album s'apaise en ballade à l'orgue "St Fortunat" dont les chants falsettos évoquent le revenant Michel Polnareff.

Serge Gainsbourg répétait à l’envi, qu'outre être “dans le coup”, les Français étaient perpétuellement à la remorque des Anglo-Saxons, et voilà que ces types font chanter les Américains en yaourt, et payent à la langue de Molière et aux francophones de tous horizons une locomotive rapide comme l'enfer. En deux mots : Chauffe Marcel !