Svengali

Gil Evans

par Sophie Chambon le 03/10/2000

Note: 9.0    

Pianiste, compositeur et arrangeur canadien, on connaît surtout Gil Evans pour sa collaboration féconde avec Miles Davis qui donna "Miles ahead", "Porgy and Bess", "Sketches of Spain"..."Svengali" est de la période suivante, plus électrisante et ce disque déclencha force polémiques à sa sortie et fit jazzer les "puristes". D'autant qu'après ce coup d'éclat, Gil Evans enchaîna avec une série de compositions de Jimi Hendrix. Rendez-vous compte ! Il osait mélanger les genres et introduire le rock et la guitare électrique dans l'univers fermé du jazz. Non seulement il fit entrer le synthé dans ses compositions en studio et en club, mais en plus, il modifia la configuration habituelle de l'orchestre en introduisant des cors (si, si du french horn - "j'aime le son du cor le soir au fond des bois") et des tubas. D'où la place particulière donnée tout au long de l'album à cet instrument (injustement dédaigné) avec les splendides interventions de ce grand soliste qu'est Howard Johnson ! Le premier thème "Thoroughbread", de Billy Harper (saxophone ténor et flûte) offre un avant-goût de la prédilection evansienne pour les tonalités rock, avec une ligne mélodique un peu monolithique, sur un groove R&B massif. Le guitariste Ted Dunbar (un parent d'Aynsley Dunbar, batteur émérite de Mayall et Zappa ?) déroule ses riffs articulés et rapides sur fond de tuba déchaîné. Tout de suite le ton est donné, ce disque ne vous calmera pas du tout : on est excité d'autant plus que le deuxième thème, "Blues in orbit", ne traite en rien le blues de façon habituelle et donne à un jeune altiste, Dave Sanborn, l'occasion de ses premiers solos. Il est bientôt suivi par une intervention haletante de Billy Harper. "Cry of hunger" laisse éclater la rage des saxophones enchaînés à une percussion effrénée... Gil Evans évoque encore, mais très brièvement, son vieux compère Miles avec le solo du trompettiste Richard Williams dans "Eleven", et revisite "Summertime" en écho à leur version personnelle sur "Porgy and Bess". Enfin, l'album se termine par "Zee zee", une mélodie élégiaque qui offre à l'orchestre la possibilité de révéler toute sa subtilité. Ce disque déménage vraiment, même 27 ans après ! Quel effet cela pouvait-il produire sur le public de l'époque ? Il me semble que l'on n'en sort pas tout à fait indemne, comme après Hendrix (justement) ou Zappa, un peu en état de transe. On assiste à une fusion résolument nouvelle, entre des univers proches mais souvent trop codifiés pour tenter un rapprochement : un son abrupt parfois, dérangeant, une énergie sans faille, un rythme qui ne faiblit jamais, des instrumentistes en place, jouant vraiment de concert. Et surtout une chaleur dans la tonalité qui n'apparaît pas toujours dans les tentatives impeccablement lisses parfois, de Stanley Clarke et Chick Corea (je pense au Return To Forever de la même période, que j'aime beaucoup cependant). Last but not least, qu'évoque "Svengali" pour vous ? Un nom mystérieux, magique, oriental ? Ne cherchez plus, c'est tout simplement l'anagramme de Gil Evans ! Il fallait y penser !