Duels de tchatche et autres trucs du folklore toulousain

Fabulous Trobadors

par Jérôme Florio le 16/06/2003

Note: 9.0    

Quand je me souviens de mes années de scolarité dans le centre de Toulouse, à deux pas du fameux quartier Arnaud-Bernard, Claude Sicre et Ange B. ont toujours fait partie du paysage : il n'était pas rare de les trouver en train de boire un verre au Breughel, ou de déjeuner au restaurant voisin le Don Camillo. Activiste culturel, Sicre a débuté dans le sillage du mouvement punk en 1977 avec Riga-Riga, un groupe folk occitan. Au tournant des années 1990, il rencontre Ange B. pour faire une musique qui n'est ni rock, ni ragga, ni rap, ni chanson française : elle est Fabulous pour l'amour du blues (Robert Johnson en tête), et Trobadors pour la "tenson", joute poétique à deux qui  fonctionne sur le mode question-réponse, tradition des troubadours issue du patrimoine occitan. "Duels de tchatche" est un disque mieux produit que les précédents, rythmé et dansant : les Trobadors s'inspirent des "embaladores", chanteurs-improvisateurs du Nordeste brésilien qui s'accompagnent avec des tambourins. Loin d'un régionalisme replié sur lui-même, l'Occitanie des Fabulous Trobadors ne se limite pas de la Gascogne à la Provence : elle est ouverte aux quatre vents. Un vent un peu anar venu de la Catalogne toute proche ("Ca c'est oui") : dans les années trente, Arnaud-Bernard était un lieu de rencontre pour les anarchistes et les républicains espagnols. Entre la Bouse et la vie, les Trobadors ont choisi : ils présentent un beau programme dans lequel "jouer au foot sur l'esplanade" et "inventer son emploi" (bonjour le Medef) sera toujours préféré au "Caca 40" (sic) ; "demain décourage aujourd'hui" est une jolie formule pour dire l'urgence de jouir de la vie, ici et maintenant. C'est d'un Sud plus lointain qu'un vent souffle sur la ville rose : les choeurs féminins qui ensoleillent "Demain, demain" et "Il nous ment" évoquent l'Afrique. Dans "Oiaiaia" Sicre pourrait faire office de griot occitan ; Ange B, autrefois boîte à rythmes humaine, apporte une touche aborigène en imitant le didjeridoo. "Si tu te fais" et "Duel de sans-pareil" sont deux morceaux de bravoure, joutes verbales hilarantes à l'humour vachard, qui ne reculent ni devant la grivoiserie ni devant la trivialité : Sicre et B. brassent dans un joyeux bordel références à la culture populaire - Shakespeare, Britney Spears, Roger Hanin !... - et piques contre le centralisme culturel et politique parisien. A l'instar de José Bové qui démonte un McDo, les Fabulous Trobadors s'attaquent avec un appétit féroce au déboulonnage du politiquement correct, et nous vengent des pollueurs médiatiques ("des ânes chez Ardisson", "l'air con pour d'Ormesson") : ici, les tournevis sont remplacés par la poésie, qui sort toujours victorieuse. "Il nous ment", long titre épique un peu épuisant, démasque les mots qui mentent ("redéploiement", remaniement", "management"...) sur fond de contestation sociale festive et collective, en complète résonance avec le climat politique actuel. Sur le versant plus doux, "Duels de tchatche" offre une musique pour tous les jours, qui accompagne les gestes quotidiens ("Bonne nuit") : "Y'a des garçons" est une danse de village qui marie les choses et les gens au son des flûtes et des fifres, où chacun cherche sa moitié - toutes les combinaisons sont possibles ;  et on espère bien que "L'anniversaire" va définitivement enterrer l'affreuse "Happy birthday to you". Aux choeurs comme sur la pochette du disque, on trouve les amis, la famille, les habitants du quartier : les Fabulous Trobadors rendent la musique et la parole aux gens, dans la fête et l'inventivité. On dit du vent d'Autan qu'il rend fou : la chanson-manifeste "Toulousain" ne glorifie pas la ville sur le mode "on est les plus forts" comme dans les hymnes chauvins, mais au contraire affirme "toulousains zinzins", envoie paître tous les folklores réducteurs et les donneurs de leçon pour inviter à vivre une dolce vita toulousaine. On n'est peut-être pas tous des New-Yorkais, mais "nous sommes toutes et tous toulousains" !