Sing a song for you (A tribute to Tim Buckley)

Compilation

par Francois Branchon le 11/10/2000

Note: 6.0    
Morceaux qui Tuent
Dream letter (Brendan Perry)


Certains groupes peinent ici à s'adapter au monde inaccessible de Tim Buckley, mais c'est le problème récurrent des disques "tribute", aubaine pour les nains de regarder au-dessus du mur. La réussite de cette compilation tient à deux choses. D'abord, la grâce de certains (Brendan Perry) qui ont su marier un univers personnel fort à celui fantasmé de Buckley, pour accoucher d'une oeuvre en soi, instantanée, troublante et sensuelle, dont le côté éphémère intensifie encore la jouissance. Ensuite, le choix éditorial que ce "Tribute" s'est choisi , un type de chansons, un ton. Des quatre périodes de Tim Buckley (les "chansons" des albums "Tim Buckley" et "Goodbye and hello", les morceaux longs et introspectifs inventant le jazz-folk, parfois presque free des albums "Happy sad", "Blue afternoon", "Lorca" et "Starsailor", la transition R'n'B hallucinée lorsque Zappa le remet sur pied pour l'album "Greetings from L.A." et le chant du cygne à l'inspiration évaporée des albums "Sefronia" et "Look at the fool"), le compilateur a choisi la deuxième. Ce choix des morceaux calmes et introspectifs, zappant tous les morceaux "à tripes", donne une évidente cohérence au projet. On ne trouvera donc pas ici les enflammés "I never asked to be your mountain", "Make it right" ou "Move with me", pas plus que les furieuses voix et la douze cordes de "Gypsy woman" ni Buckley le poète lunaire de "Song slowly song", "Hallucinations", "Hong-Kong bar" ou "Phantasmagoria in two". Le sinueux et enveloppant "Happy sad" (meilleur album de Buckley) est repris quasiment en entier, "Blue afternoon" (quatre de ses huit titres), "Sweet surrender" (de "Greetings from L.A.") et le lumineux (bien que sur-repris) "Song to the siren" (de "Look at the fool") donnent donc cette unité de tonalité, qui facilite la tâche des "repreneurs" mais les rend en conséquence assez transparents : on attendait beaucoup mieux par exemple d'un Mark Lanegan sur le confidentiel et très beau "Cafe" (de "Blue afternoon"). Heather Duby reprend "I must have been blind" (de "Blue afternoon") mais beaucoup moins bien que Simon Raymonde des Cocteau Twins dans le premier This Mortal Coil. Cousteau ("Blue melody") et The Mad Scene ("Happy time") passent sans laisser de traces. Quant à ceux dont on attendait beaucoup, les "esprits" et "leur monde", coup de chapeau particulier donc à Brendan Perry qui attaque "Dream letter" (de "Happy sad") par la face nord, se lançant voix en avant, la trame familière de son Dead Can Dance mettant magnifiquement en place le décor de l'ascension. Même si Perry a des circonstances atténuantes (il fut membre du collectif This Mortal Coil, qui reprit magnifiquement trois fois Tim Buckley), sa version est somptueuse et illustre parfaitement la création du "troisième monde". Mojave 3 tente le même pari avec "Love from room 109 at the Islander" (de "Happy sad") et réussit la fusion musicale, même si la voix n'est pas tout à fait à la hauteur. un peu décevante, Anneli Drecker (une des clés du charme des norvégiens Bel Canto), qui joue ici à contre-emploi, oubliant en chemin sa voix unique. Sa reprise de "Morning glory" en ressort aplatie. Un double album qui vaut pour son atmosphère suspendue permanente, mais qui offre en conséquence une lecture trop horizontale de l'oeuvre, laissant de côté bien des facettes de Tim Buckley : la passion désespérée, la fougue jubilatoire, la joie et la douleur, l'hallucination et les prouesses vocales d'extra-terrestre.