En 2010, le hip-hop indépendant américain est exsangue : ses années de gloire, de la fin
des nineties au milieu de la décennie 2000, sont révolues, ses labels les plus
cruciaux disparus ou déchus (Fondle'em, Def Jux, le Project Blowed de Los Angeles ...), son esprit introspectif et expérimental remplacé
par la fureur des synthés de la trap music (succès éclatant de Gucci Mane et de son label 1017 BrickSquad Entertainment à Atlanta).
C’est dans ce
contexte que Ceschi Ramos, un Latino-Américain du Connecticut baignant depuis le début des années 2000 dans l'underground hip-hop, sort son troisième album, "The one man band broke up". Déjà
responsable de deux disques de haute volée (l’excellent "They hate Francisco
false", 2006), le rappeur est plus aigre que jamais ; il y endosse le rôle quasi autobiographique de Julius, musicien maudit trahi
par une industrie musicale vénale et matérialiste. Entre rancœur, mélancolie et
pulsions suicidaires, Ceschi pleure en fait la déliquescence de la scène
indépendante, celle de ses héros et de ses faits d’armes.
Le propos n’est
donc pas des plus optimistes. SI l’atmosphère du disque - cynique et dépressive
- est homogène, la musique, elle, fait preuve d’une grande ouverture vers d’autres
genres que le hip-hop : on retrouve ainsi les influences pop issues du précédent disque ("Lament for captain Julius", "For my
disappointing hip-hop heroes", "Bridge"). Cependant, Ceschi vise plutôt ici une verve rap
folk, en développant un flow rapide et nerveux, sur des
productions organiques teintées de cordes et de cuivres ; le ton est donné
dès l’introduction où le rappeur s’essaie aussi au chant, déployant un
panache en trompe-l’œil pour mieux faire ressentir son mal-être. Rien n’est
surfait ; l’album atteint des sommets sur la paire "Half mast" / "No
New-York", monuments de nostalgie où Ceschi narre l’enfance de Julius à travers
le prisme de la fin de l’innocence et des illusions déçues. Plus loin, des vétérans du hip-hop underground (Shoshin, Mic King et David Ramos, le frère de Ceschi) sont conviés pour un posse-cut brillant, Hangman, entretenant passionnément la flamme du mouvement indépendant dans
ses derniers instants.
En marquant le
début de la décennie d’une œuvre brillante et personnelle, traduisant d'un
renouveau dans sa musique après son excursion dans la pop baroque des sixties ("They hate Francisco false"), Ceschi
Ramos connait ainsi sa consécration artistique à une époque où son modèle de hip-hop
n’est plus d’actualité ; "The one man band broke up" aurait pu sonner comme
un adieu, un dernier regard sur la vague indépendante avant la fermeture du
rideau. En fait, il relançait sa carrière et enchaine depuis les albums (il a sorti deux disques
cette année) sans perdre sa pertinence et son originalité.