Panda park

90 Day Men

par Jérôme Florio le 03/05/2004

Note: 7.0    

Lorsque David Bowie chantait "I'm deranged" sur l'album "Outside", on soupçonnait un de ses rusés jeux de rôles, du pur artifice un peu roublard. Pour les 90 Day Men, on en est moins sûr, et pas seulement parce qu'ils tirent leur nom d'un ouvrage de psychiatrie clinique...

C'est que ce quatuor de Chicago en veut à nos perceptions. D'abord le visuel : en couverture, un collage coloré à la symétrie rassurante dissimule un mauvais œil qui plane sur le décor bucolique du "Panda Park". Un psychédélisme inquiétant, dont l'imagerie peut évoquer les disques de rock "progressif" des années 70, du meilleur au pire – de King Crimson à Styx, en passant par Genesis. Le son est à l'avenant, complètement à contre-courant de la déferlante pop-punk du moment : des échafaudages alambiqués, des pièces (dé)montées aux durées inégales qui obéissent à une folle logique. Une succession de plans inclinés et de miroirs déformants, aux textures oscillant entre fantasmes de musique classique et rock expérimental really mental : la longue phrase de piano d'Andrew Lansangan qui structure "Even time ghost can't stop Wagner" se déroule comme un long ruban d'asphalte multicolore, autour duquel s'enroulent guitares et claviers. La section rythmique cimente le tout et fait régner un semblant d'ordre.

Sur "Silver and snow", le titre le plus froid et tordu du disque, Cayce Key chante comme un crooner décavé : à bien y regarder, l'arc-en-ciel en couverture pourrait être une déviation de l'autobahn berlinoise empruntée par le "Sound and vision" de Bowie, à moins qu'il ne dérive aussi des "Innervisions" de Stevie Wonder. On entend sur "Chronological disorder" la même sonorité de synthétiseur, ici joué crissant et obstiné. Sur ce titre, le groupe semble reprendre à son compte les techniques d'écriture utilisées par Eno et Bowie (eux-mêmes s'inspirant de William Burroughs) : Key dévide d'une voix aigüe et feulante – on pense à Can avec Kenji Suzuki - tout l'alphabet en allitérations dénuées de sens. Il est parfois obligé de se démener pour faire rentrer la mélodie du chant au forceps ("Too late too bad").

Les compositions des 90 Day Men semblent éclore d'elles-mêmes en génération spontanée, mais relèvent d'un gros travail d'écriture. Elles provoquent une sensation presque désagréable, un mélange d'angoisse et de parano légère qui atteint son pic avec la rythmique obsédante de "Night birds". Le soleil noir de "Set the controls for the heart of the sun" de Pink Floyd réchauffe un no man's land peuplé de voix déformées, de flashes lancinants de guitares… et d'un rythme chaloupé venu des îles.

Comme on se réveille en sursaut après avoir éprouvé un sentiment de chute, "Panda Park" se clôt abruptement. Il faudra en trouver la sortie tout seul, à moins que, découragé, on ait pris depuis longtemps la porte "Exit".